Une terre fécondée par notre propre corps

Cet article fait partie du dossier thématique Ecologie

Un rapport renouvelé à la nature implique un renouvellement de notre imaginaire. La théologie a un rôle à jouer ici. À partir du don de la foi, une théologie protestante appelle à une transformation du rapport au monde et invite à la nourrir au contact des Écritures. Dans ce qui suit, je souhaite évoquer un bout de ce processus au contact de l’image de Jésus-Christ, le crucifié-ressuscité, comme corps-temple de l’humanité.

L’imaginaire et la théologie

L’imagination concerne avant tout le domaine de ce qu’on peut appeler l’« image mentale ». L’image mentale est à l’interface entre la pensée abstraite et la perception sensorielle. Elle fait signe vers l’unité de notre vécu mental et de notre vécu corporel. Je donne ici un exemple : le coucher de soleil que je me figure dans mon esprit au beau milieu de la nuit rappelle celui que j’ai vécu il y a encore quelques heures. Mais l’image que je me fais du coucher de soleil lie également tous les autres couchers de soleil de ma vie. À l’image mentale se rattache toutes nos impressions sensorielles : pas uniquement ce qui vient de la vue. Comme l’être-humain est une unité entre corps, âme, esprit, l’image mentale a elle aussi une influence en retour sur le monde, au-travers de mes actes et de mes paroles, mais aussi sur mon vécu corporel.

Travailler l’imagination permet alors d’explorer la limite du langage verbal, ouvrant aux strates corporelles, infra-verbales, affectives et sensorielles de notre relation au monde. Actuellement, des ponts sont établis entre la réflexion en éthique écologique et le travail sur l’imagination. Mais le risque de ces réflexions est d’en rester à une conception de l’imaginaire qui fasse abstraction du vécu corporel. Déjà dans les années 60, le philosophe structuraliste Gilbert Durant soulignait les relations suivantes : « il existe une étroite concomitance entre les gestes du corps, les centres nerveux et les représentations symboliques »1)Durand, Les structures anthropologiques de l’imaginaire, Paris, 1969, p. 51. Ceci ne devrait pas mener à une réduction biologique de l’existence humaine. Il s’agit surtout de ne pas oublier la composante corporelle et affective dans la réflexion sur notre rapport à la nature. L’imagination est l’un des domaines où cette strate de l’existence humaine s’exprime.

La théologie pour sa part met en exergue la crise qui traverse notre vécu corporel : nous sommes tendus entre la clôture et la dispersion de notre corps. L’anticipation de notre propre fin dans la  mort est comme une pression constante. Tant que ton corps tient, tout n’est pas encore joué ! Si je ne résiste pas et si je ne m’alimente pas, je mourrai ! La nature apparaît alors dans une lumière ambivalente. Tant elle me nourrit et m’abreuve, tant elle cherche aussi à m’absorber, à me déchirer. Si je l’exploite, c’est pour ma survie. Si je l’épuise entièrement, je mourrai aussi. Si je ne la travaille pas, ma chair aura tôt fait de nourrir l’humus – ce qui arrivera inévitablement. (Gn 3:17-19) Face à cela, la foi chrétienne reçoit l’image du crucifié-ressuscité comme la promesse d’un rapport apaisé avec la nature : le grand « Shalom » (paix) qui retentit lorsque le crucifié rencontre à nouveau ses disciples (Jn 20:19) rappelant la paix initiale de la création (Gn 2:1-3) et la paix attendue par les personnes brisées qui peuplent ce monde (Es 9:5-6).

Je l’ai dit d’emblée, l’imagination nous rappelle à nos impressions sensorielles, à la mémoire vive des épreuves traversées par notre chair. Elle rappelle les douceurs, mais aussi les agressions infligées par la nature dans notre interaction passée avec elle. Exposer l’imagination à la Parole de Dieu avec l’aide des Écritures, c’est ouvrir l’horizon d’un vécu corporel qui a été guéri dans sa relation avec son environnement, c’est espérer une réconciliation entre le corps et la nature. L’espérance qui traverse le témoignage chrétien et qui motive la théologie, c’est qu’une autre habitation de l’environnement est possible ; où ce n’est pas contre elle que j’habite la nature, mais pour c’est pour et avec elle que je l’habite. 

Au centre de cette préoccupation se trouve l’image de soi : qui je suis et qui je suis appelé à être comme corps dans la nature. En théologie chrétienne, pour connaître cette image de soi, je dois passer par un autre que moi-même. Dans l’espérance d’une relation guérie à la nature, c’est le corps-temple de Jésus-Christ qui s’offre comme image à méditer. 

Ce corps est un temple

Photo par Michael Rodock

Nous connaissons les temples comme des bâtiments. Ce sont des lieux où l’on peut rencontrer la divinité, le sacré, Dieu. Ils sont au centre de l’organisation de la réalité cosmique. C’est un lieu qui permet de célébrer et de servir. Dans la Torah, ce que l’on appelle la tente de la rencontre, ou le tabernacle est l’une des conditions de possibilités de la présence de Dieu à son peuple (Ex 25:8). De même, la construction d’un temple semble s’imposer à l’esprit d’une nation florissante, afin de rendre honneur au Dieu auquel on doit la prospérité (1 R 4:17). Mais les temples ne sont jamais que des bâtiments fermés sur eux-mêmes : dans la réalité, ils font le pont entre la terre et le ciel.

Chaque cité et chaque nation a son ou ses temples. À Jérusalem, celui-ci est placé sur le mont Sion. Mais dans les textes du Nouveau Testament, on observe comme une relocalisation du temple. Dorénavant, le lieu où l’on rencontre Dieu, c’est le corps de Jésus. Au début de l’évangile selon Jean, juste après avoir chassé les marchands hors du temple, Jésus se trouve interrogé : 

« Quel signe extraordinaire peux-tu nous montrer pour avoir le droit d’agir ainsi ? »  Jésus leur répondit : « Détruisez ce temple, et en trois jours je le relèverai. » – « On a mis quarante-six ans pour bâtir ce temple, et toi, tu le relèveras en trois jours ? » lui répliquèrent-ils. Mais le temple dont parlait Jésus, c’était son corps. Plus tard, quand Jésus ressuscita d’entre les morts, ses disciples se rappelèrent qu’il avait dit cela ; et ils crurent à l’Écriture et aux paroles que Jésus avait dites.

Jn 2:18-22

Cette affirmation créé une association troublante. Le lieu de la rencontre et de la vénération de Dieu n’est plus fait de pierre froide et d’une ritualité codifiée : c’est la personne et le corps de cet individu – celui dont la vie se termine sur une croix. Le point de contact entre la terre et le ciel, le point qui permet de penser l’organisation de la nature et de l’habiter, n’est plus un lieu fixe, mais une personne vivante, une personne qui peut mourir – et qui va mourir.

Le temple devient mobile. Le sacré qu’il contient n’est plus restreint à un endroit de la carte, mais se déplace et emporte avec lui sa puissance de vie. Il est un corps : il touche d’autres corps, les affecte et les transforme pour leur permettre de vivre comme lui et de faire comme lui. « Crois-moi, l’heure vient où vous n’adorerez le Père ni sur cette montagne, ni à Jérusalem » dit Jésus à la Samaritaine au bord du puit (Jn 4:21). « L’heure vient, et elle est même déjà là, où les vrais adorateurs adoreront le Père par l’Esprit qui conduit à la vérité » (Jn 4:23). Comme l’Esprit anime originellement la chair inanimée (Gn 2:7), il fait du corps le lieu de rencontre entre le ciel et la terre : il en fait le lieu d’organisation du cosmos. 

Ainsi, pour celui qui vit dans l’Esprit du Christ, le corps n’est pas quantité négligeable. « Ne savez-vous pas que votre corps est le temple de l’Esprit saint, cet Esprit qui est en vous et que Dieu vous a donné ? » (1 Co 6:19). Il ne s’agit pas simplement de mon corps individuel, mais aussi du corps que je forme avec Christ et avec mes proches (Ep 2:20-22). C’est dans et avec mon corps qu’a lieu la rencontre avec Dieu et l’habitation de sa création.

Mais ce n’est pas un corps de pierre, ciselé à l’image des sculptures antiques. C’est un corps vivant, traversé de pulsions et de flux. Il absorbe et sécrète constamment, il est en interaction continuelle avec son environnement. Il est lui-même interaction. C’est un corps mouvant qui ne s’arrête jamais vraiment, toujours tendu vers un apaisement qui se laisse désirer : la fin de la faim. Mais la seule fin qui lui est connue est la mort dans la décomposition – d’où le désir de la retarder par tous les moyens possibles (embaumement, crypte), de le cacher au regard (ensevelissement) ou de le faire échapper à la lenteur d’un processus humiliant (crémation). Le désir de paix qu’il éprouve ne saurait taire le désir insatiable qui jaillit face à cette réalité basique : je vais mourir, et dans la mort mon corps va se décomposer « et nous gémissons maintenant, car notre désir est grand d’être revêtus de notre habitation céleste » (2 Co 5:2). Aussi grande l’espérance soit-elle, elle ne peut faire l’impasse sur ce que Dieu a décidé : c’est dans le corps que je vous rencontrerai, c’est dans le corps que je demeurerai

La vision de la Jérusalem céleste ne laisse pas imaginer autre chose (Ap 21-22). C’est comme corps que nous formerons un seul et même corps. Il n’y a plus de temple (Ap 21:22) : la cité entière est le temple. Le monde entier est la demeure de Dieu parmi les siens. Corps individuel, corps social et nature forment un seul corps. Le corps ne meurt plus et le corps reste corps. Ses pulsions et ses désirs sont apaisés et comblés par la nature au cœur de la cité. 

L’ange me montra aussi le fleuve d’eau de la vie, brillant comme du cristal, qui jaillissait du trône de Dieu et de l’agneau, et coulait au milieu de la place de la ville. De chaque côté du fleuve se trouve l’arbre de la vie, qui donne des fruits douze fois par année, une fois chaque mois. Ses feuilles servent à la guérison des peuples.

Ap 22:1-2

Cette cité, c’est le corps de Jésus-Christ, le crucifié ressuscité, le temple de Dieu parmi les siens : ton corps, mon corps. Une image impossible le porte : celle d’un corps vivant apaisé, ce que rend manifeste la guérison de la chair, des relations sociales, de la nature. C’est un corps qui reste corps, qui garde ses stigmates : « Regardez mes mains et mes pieds : c’est bien moi ! » (Lc 24:39). C’est une image du Royaume qui tient en elle la vie corporelle dans sa relation au cosmos. De la Parole et la présence du crucifié ressuscité jaillit alors une réponse à l’angoisse provoqué par notre connaissance de la finitude. L’image de l’arbre de vie dans la Jérusalem céleste présente un bout de cette réponse donnée à l’être-humain. Il est celui qu’il doit être – fini – mais il n’en subit plus l’angoisse :  

[Nous] sommes en présence d’une créature qui en tant que telle doit finir, mais qui en tant que recevant la vie même de Dieu ne peut pas finir par la mort : la guérison que portent alors les feuilles de l’arbre de vie, c’est exactement la réparation toujours recommencée de la finitude. 

Ellul, L’Apocalypse, Genève, 2008, p. 278

Le corps qui laisse s’écouler

Photo par Jeff DeWitt

Au centre de cette cité se trouve le trône où siège Dieu et l’Agneau (Ap 22:1). Du trône s’écoule l’eau qui abreuve l’arbre de vie. Cet écoulement n’est pas anodin : il est central. Il fait notamment écho à la description du temple à la fin du livre d’Ezéchiel. Il vaut la peine de lire ce texte en son entier, et de prendre le temps de s’arrêter sur les images qu’il évoque. 

L’homme me ramena à l’entrée du temple. 
Je vis alors que de l’eau jaillissait de dessous l’entrée vers l’est ; la façade du temple était en effet orientée à l’est. L’eau s’écoulait du côté sud du temple, puis passait au sud de l’autel. 
L’homme me fit sortir du temple par le porche nord et m’en fit contourner l’extérieur jusqu’au porche oriental. 
L’eau s’écoulait au sud de ce porche. 
Il s’avança vers l’est ; il tenait un cordeau à la main avec lequel il compta 1 000 mesures dans cette direction. Il me fit traverser l’eau : elle m’arrivait aux chevilles. Il compta encore 1 000 mesures et me fit traverser l’eau : elle m’arrivait aux genoux. Au bout des 1 000 mesures suivantes, il me fit de nouveau traverser l’eau : cette fois-ci, elle m’arrivait à la taille. Il compta encore 1 000 mesures, mais je ne pouvais plus traverser, car l’eau était si profonde qu’il fallait nager. C’était devenu un torrent infranchissable. 
Il me dit : « As-tu bien regardé, toi, fils d’Adam ? » Il m’emmena un moment à l’écart puis me ramena au bord du torrent. Je constatai alors qu’il y avait de très nombreux arbres sur chaque rive. 
L’homme me dit : « Ce torrent se dirige vers l’est du pays, il descend la vallée du Jourdain et débouche dans la mer Morte. 
Lorsqu’il parvient à la mer, il en renouvelle l’eau, qui devient saine. Des êtres de toute espèce se mettront à grouiller et les poissons se multiplieront partout où le torrent arrivera. Il assainira la mer et, là où il se déversera, il apportera avec lui la vie. 
Alors, depuis En-Guédi jusqu’à En-Églaïm, partout il y aura des pêcheurs qui mettront leurs filets à sécher sur les bords de la mer. 
On y trouvera un aussi grand nombre d’espèces de poissons que dans la mer Méditerranée. 
Cependant les marais et les lagunes de son littoral ne seront pas assainis, on les gardera comme réserves de sel. 
Sur chaque rive du torrent, des arbres fruitiers de toutes sortes pousseront. Leur feuillage ne se flétrira jamais et ils produiront sans cesse des fruits. Ils donneront chaque mois une nouvelle récolte, car ils sont arrosés par l’eau provenant du sanctuaire. Leurs fruits serviront de nourriture et leurs feuilles de remède.

Ez 47:1-12

La gloire divine retourne dans un temple nouveau, après avoir quitté l’ancien temple – voué à la destruction. Mais son rayonnement ne se limite pas aux salles cachées par les murs de pierre : elle embrasse l’ensemble de la nature, la soigne, la place dans une relation harmonieuse avec l’humanité. Le retour de la gloire indique non seulement la restauration du corps national, politique et cultuel d’Israël mais également une guérison de la nature. La guérison que voit Ezéchiel dans cet oracle est totale : l’abondance revient, les lieux les plus meurtris deviennent à nouveau féconds. D’autres textes de l’Ancien Testament présentent de telles images de guérison de la nature (Joël 4:18 ; Za 14:8 ; Ps 46:5). Dieu dans son corps – le temple – ne retient rien de lui et de sa sainteté. Elle s’écoule et transforme l’ensemble de la création. Cette image se confirme et se répète dans le corps de Jésus lui-même. 

Lors de sa mise à mort, « un des soldats, d’un coup de lance, le frappa au côté, et aussitôt il en sortit du sang et de l’eau » (Jn 19:34). Au cœur de l’événement le plus sordide et le plus injuste qui soit, jaillit cet écoulement. L’image qui s’offre alors à nous est celle d’un corps mort et transpercé, duquel s’écoulent ses derniers flux vitaux. « Et nous avons contemplé sa gloire » (Jn 1:14). Voilà l’image du temple nouveau visionnée par Ezéchiel et l’Apocalypse.

Dans l’évangile selon Jean, Jésus – l’envoyé du Père – vit dans la Lumière de cet événement final, son élévation sur la croix. Lui-même s’associe régulièrement à cette image : il est la source à laquelle on s’abreuve. Il est la source de l’eau qui donne la vie. « Celui qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura plus jamais soif » (Jn 4:14). « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive » (Jn 7:37). Ezéchiel voit les eaux s’écouler du temple et revivifier la création. Jean voit l’eau s’écouler du trône divin pour abreuver la nouvelle cité. Mais ce que les disciples ont vu, et tout ce qui se donne à voir pour nous, c’est ce corps crucifié, duquel s’écoulent du sang et de l’eau. Et les disciples ne se sont pas tus : car ce qu’ils ont reçu, c’est l’Esprit de vie (Jn 20:22). Mais recevoir l’Esprit, ce n’est rien d’autre que de s’abreuver auprès des eaux qui s’écoulent hors du temple, hors de Dieu et de son corps : hors du corps transpercé de Jésus.

Dans les paroles de Jésus, l’image de l’écoulement des eaux va encore plus loin. Celui qui s’est abreuvé auprès de Dieu devient lui-même source. « L’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d’eau qui jaillira jusque dans la vie éternelle » (Jn 4:14) ; « Comme dit l’Écriture, “des fleuves d’eau vivre jailliront de son cœur” » (Jn 7:38) et « Ceux à qui vous pardonnerez les péchés seront pardonnés » (Jn 20:23). Le voile du temple s’est déchiré (Mc 15:38 ; Mt 27:51), les vannes se sont ouvertes. Ce qui était gardé secret entre les murs sort et sort, et sort : « ainsi, nous sommes transformés pour être semblables au Seigneur, et nous passons d’une gloire à une gloire plus grande encore. Voilà en effet ce que réalise le Seigneur, qui est l’Esprit. » (2 Co 3:18). Et comme Jésus avant eux, les disciples guérissent et restaurent (Ac 3:1-10). 

Dans la foi, le corps-temple de Jésus, le crucifié-ressuscité présente l’image de soi de l’humanité : si par nous aussi les eaux de vie atteignent la création et la guérissent, c’est que nous sommes aussi transpercés, c’est que l’eau s’écoule de notre corps – parce que notre corps est le temple de Dieu et que Dieu habite son corps. 

Féconder par son corps 

Photo par Taton Moïse

Dans le quotidien, un écoulement n’est pas un bon signe. Qu’il y ait de l’eau qui s’écoule hors du bâtiment, que l’on se retrouve avec un filet d’eau dans la chambre : on cherchera à colmater la fuite le plus rapidement possible. De même, une artère ouverte doit être refermée. L’écoulement incontrôlé est généralement plutôt la marque d’une incontinence problématique, qu’une valorisation de la vie du corps. Ce qui pose problème ici, fondamentalement, c’est que l’écoulement renvoie à la mort : perdre du sang, perdre de l’eau, perdre son sperme (Lv 15) c’est perdre de la vie. La fin de la vie personnelle dans la décomposition du corps est une forme extrême de l’écoulement. Dans cet état, le corps ne retient plus rien, ses parties sont dispersées dans la nature et retournent alimenter la soupe biologique.

D’un autre côté, l’écoulement est permanent dans notre mode de vie contemporain. Il y a toujours quelque chose qui s’écoule. Comme une extension de notre propre tube digestif, le tube de canalisation écoule plus loin ce que notre corps ne peut assimiler. Le canal fait s’écouler des déchets, de l’immondice. Il en va de même pour une cheminée, qui laisse s’écouler ce qui ne se laisse incinérer hors du four. Il y a bien un écoulement, mais ici il ne s’agit ni d’eau, ni de sperme, ni de sang, mais de déchets. L’écoulement propre à une vie humaine active, c’est le flux d’immondices non-assimilable, ce que le corps ne peut assimiler et qu’il renvoie dans son environnement. L’excès de déchet devient alors un problème pour en environnement qui, lui non plus, ne peut plus assimiler ce que nous rejetons. Il y a alors saturation, appauvrissement, stérilisation, meurtrissure : les canaux, les plages, les mers sont saturées de plastiques, les eaux sont saturées de micro-plastiques, l’air de dioxyde de carbone, etc.

Dans ces deux cas, l’écoulement semble problématique, soit parce qu’il annonce la fin du corps dans la décomposition, soit parce qu’il annonce la fin de l’environnement dans la saturation de déchets. Consommé par le monde ou engloutit sous la masse de nos propres déchets. Les deux sont des figures de l’incontinence : la limite et la faiblesse, d’un corps qui trouvera sa fin dans l’assimilation par l’environnement ; la limite et la faiblesse, d’un environnement qui n’arrive plus à assumer la faim du corps et la déjection issue de la consommation.

L’image du corps-temple du crucifié ressuscité travaille précisément cette angoisse, mais elle en modifie le cours et la mue en espérance. L’eau qui s’écoule est eau de vie. L’eau qui sort du temple féconde la mer morte, rend la vie à la terre asséchée. L’écoulement associé à l’image du corps-temple est un écoulement qui féconde et qui renouvelle. Mais ce que cette eau a de particulier c’est qu’elle n’est pas l’eau dont je dispose et que je dirige comme je l’entends, comme l’eau de mon tuyau d’arrosage. Elle est la vie de mon propre corps, dont je ne maîtrise jamais complètement l’écoulement – à l’exception peut-être de quelques super-ascètes, mais qui ne sont précisément pas l’image de l’humanité renouvelée.

Le corps du crucifié ressuscité, est un corps transpercé. C’est l’un des aspects centraux du corps-temple. L’image de la source du temple se trouve de façon plus générale dans l’architecture religieuse orientale et proche-orientale. Mais le fait que pour la foi chrétienne le temple est le corps de cet homme transpercé, confronte l’espérance de la fécondité à la réalité de l’incontinence. La fécondité ne se montre pas sans montrer l’incontinence. Le déchirement du voile, l’ouverture du saint des saints, fait écho à l’ouverture du corps par le coup de lance, rendant impossible toute « conservation », toute rétention du fluide. Le corps glorieux est un corps qui ne retient pas, qui laisse s’écouler. Dans l’image du corps du ressuscité, le corps du crucifié et la cité céleste sont identiques : ce don sans restriction dans l’écoulement peut être interprété sacrificiellement. L’écoulement est don de vie qui fait vivre, sauf que la victime est le sacrificateur, le corps qui fait vivre et qui vit ne retient rien de lui-même, mais donne tout. L’incontinence n’est plus la marque d’une faiblesse ou d’une infériorité, mais la dignité propre à l’existence humaine. Une vie dans l’amour, une vie en Dieu, est une vie où l’on ne retient rien « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis » (Jn 15:13) : cette affirmation résonne avec l’image de l’eau qui s’écoule du temple, guérissant la nature brisée par sa relation à l’humain.

Méditer l’image 

Chagall, Exodus (huile sur toile, 1952-66)

L’image du corps-temple n’est pas une solution, mais une voie de méditation. Par la méditation de cette image, on engage un travail sur soi – non seulement sur son esprit, mais aussi sur son corps. L’image proposée ici est textuelle et mentale. Ce qu’elle appelle comme complément est l’immersion dans son propre vécu corporel : se sentir soi-même et se sentir dans l’interaction avec la nature, que ce soit dans le contexte urbain ou rural, ou dans la « nature sauvage ». Apprendre les sensations de l’air, de l’eau, de la terre, de la pierre par la peau, la rétine, l’oreille, le nez et la bouche et le tout à la fois. Sentir ce qui se joue entre mon corps et la nature et apprendre à reconnaître les interactions heureuses et douloureuses qui composent mon expérience sensorielle.

L’un n’est pas exclusif de l’autre : se laisser imprégner de l’image limite donnée dans le corps du crucifié ressuscité et de son histoire avec nous, n’implique pas de perdre l’attention au vécu corporel. Mais l’exposition à l’image offre une orientation qui échappe à la pensée réflexive et verbale sans l’abandonner pour autant. Elle offre un travail en profondeur à travers les mots pour un vécu qui se situe au-delà des mots.

Dans son livre Soigner l’esprit, guérir la terreMichel Maxime Egger présente toute une série d’intuitions et de pratiques qui permettent cette immersion. Séjour dans la nature sauvage, thérapie assistée par animaux, jardinage, travail des rêves, ou encore la pratique du « travail qui relie » de l’écopsychologue Joanna Macy. On peut cependant s’interroger sur la compatibilité de certaines de ces pratiques avec la tradition chrétienne. Il me semble que c’est justement là que la « contemplation » du corps du Christ vient canaliser ces pratiques. 

Qu’est-ce que ce serait que de vivre à l’image de ce corps transpercé ? Être soi-même le temple d’une nature en voie de guérison. Je ne peux pas l’assurer : je suis invité à le vivre dans la confiance accordée au Christ. 

Littérature

  • Cocagnac Maurice, Le corps et le Temple, Paris, Cerf, 1999 (Lire la Bible 120)
  • Conradie Ernst M., The Earth in God’s Economy, Zürich, LIT, 2015
  • Barker Margaret, Creation. A Biblical vision for the environment, New York, T&T Clark, 2010. 
  • Gruber Margareta, « Der Quelle zu trinken geben. Eine intratextuelle Lektüre von Joh 4,1-42 ; 7,37-39 und 19,28-37, verbunden mit einer methodischen Überlegung zum Modell-Leser », in Egbert Ballhorn & Georg Steins (éds.) Der Bibelkanon in der Bibelauslegung, Stuttgart, W. Kohlhammer, 2007, pp. 314-330.
  • Hooker Morna D., « “The Sanctuary of his Body“ : Body and Sanctuary in Paul and John », Journal for the Study of the New Testament 39 (4), 2017, pp. 347361
  • Egger Michel Maxime, Soigner l’esprit, guérir la terre. Introduction à l’écopsychologie, Genève, Labor et Fides, 2015.
  • Ellul, Jacques, L’Apocalypse. Architecture en mouvement, Genève, Labor et Fides, 2008
  • Durand Gilbert, Les structures anthropologiques de l’imaginaire, Bordas, Paris, 1969
  • Pierron Jean-Philippe, Les puissances de l’imagination, Paris, Cerf, 2012
  • Steeves Nicolas, Grâce à l’imagination – Intégrer l’imagination en théologie fondamentale, Paris, Cerf, 2016 
  • Stewart-Kroeker, Sarah, « Penser le beau dans un monde bouleversé » in Revue de Théologie et de Philosophie, 150 (1), 2018, pp. 33-47

Notes

1Durand, Les structures anthropologiques de l’imaginaire, Paris, 1969, p. 51.

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Elio Jaillet

Elio est doctorant en théologie systématique à l’Université de Genève. Marié à la pasteure Céline Jaillet, il est également actif dans l’Eglise Evangélique Réformée du canton de Vaud. Il écrit sur son propre blog Journal d’un Théologien Vaudois Eclectique.

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