La théologie comme science de la lumière

Cet article fait partie du dossier thématique Théologie

Illumination

Je suis tenté de présenter la théologie de deux manières. L’une se trouve à la fin de ce texte. Ce serait l’option la plus « claire ». L’autre me semble plus pleine et c’est celle que je souhaiterais vous soumettre en premier. Les deux se réfléchissent mutuellement.  


1er essai de définition 

La théologie est un travail de la lumière. Aucune théorie de la connaissance ne permet d’être plus précise que cette simple affirmation. Celui ou celle qui fait de la théologie ne fait autre chose que de prêter son corps, sa parole et sa liberté à la réflexion d’un rayon qui lui tombe dessus et par lequel il voit. C’est en faisant cela que la théologie se constitue comme science. 

Avant de lire la suite de ce texte je suggère de regarder cette vidéo de la chaine Dimension .

Chaine Dimension – 17 décembre 2016

Le travail de la lumière se diffracte en différents aspects, qui prennent différents noms.

Ce que l’on tente de dire quand on parle, aujourd’hui et ailleurs, de « théologie » ne doit pas être enfermé sous un seul terme et son histoire. 

lumière passant à travers un prisme

Poésie

Il y a la théologie, ce que les poètes racontent sur les dieux dans leur mythologie1)Platon, République, II, 379-383. La theologias est un art : celui d’élaborer et de dire des récits sur les dieux. Les philosophes réfléchissent sur cet art, sur les conditions de son exécution, mais ce sont les poètes qui le font. En perspective philosophique, certains de ces récits nuisent ou favorisent le développement d’une société. Mais c’est dans le verbe du poète que la force créatrice devient réelle. Son art prolonge le pouvoir de transformation des dieux.

L’art illumine la réalité en agissant sur la matière, en la transformant, en la faisant passer d’un magma informe et inconnu à une manifestation de l’indicible et de l’inouï au cœur de l’expérience du monde. Dans cet art « Dieu » n’est autre que le signe vide pour tenter de rendre réel la vérité de la lumière : qu’en elle « il n’y a point de ténèbres » (1 Jn 1:5). 

Formation

Une bonne partie du moyen-âge ne connaît pas de theologia, mais une sacra doctrina. La doctrine est un contenu d’enseignement et une pratique d’enseignement. L’accent est moins mis sur ce que l’on dit dans les récits sur les dieux et sur la manière de le faire, que sur l’acte très concret de former le peuple de « Dieu ».

Le docteur – aujourd’hui on dirait le formateur – est une fonction reconnue déjà tôt dans l’histoire de l’Église chrétienne (cf. 1 Co 12:28) mais aussi dans l’histoire du judaïsme antique, avec la figure des « docteurs de la loi » (cf. Esdras 8:18 ; Jn 3:10). Pour Luther, le théologien a pour tâche de former « non seulement les jeunes chrétiens, mais également ceux qui grandissent et les adultes »2)WA 50, 660, 26-30. Formé par la méditation quotidienne de la Parole de Dieu, le docteur prolonge cette action formatrice par l’engagement de sa propre personne.

Ceux qui ont porté les Lumières dans l’Europe moderne n’ont pas suivi un autre élan, si ce n’est qu’au lieu de « Dieu », « Christ », « tradition » ou « Église », c’était « liberté », « raison » et « humanité » qui devaient donner le contenu et la forme de l’enseignement. 

Service

Le christianisme oriental connaît le travail de la lumière sous le nom de liturgie, le service que le peuple rend à Dieu. Elle se fait dans le rythme des célébrations régulières. Mais on gagnerait aussi à la voir se faire dans le service qui est rendu au plus pauvre (Rm 15:27). Les fastes du culte réfléchissent la gloire de « Dieu » dans le monde, anticipant ce qu’est l’œuvre de l’humanité dans l’éternité (Ap 22:3). La gloire de « Dieu », le rayonnement propre à « Dieu », la manière d’être qui lui est propre se manifestent dans les changements qu’elle provoque dans le monde. La pointe chrétienne, c’est que le service rendu par le peuple à « Dieu » s’enracine dans le service que « Dieu » rend à son peuple : « Je suis le Seigneur, ton Dieu, c’est moi qui t’ai fait sortir d’Égypte où tu étais esclave » (Ex 20:2). Le soin et l’aide apporté à ceux qui sont en détresse réalise ce service de « Dieu » (Mt 25:40). La liturgie se place dans le rayonnement de « Dieu » et lui répond.

Religion(s)

La modernité voit dans l’étude de la religion, que ce soit par l’histoire ou par d’autres voies, la poursuite de ce travail de la lumière. Il prend la forme d’une mise en lumière de la réalité humaine dans sa pluralité. Dans la religion s’exprime la fin dernière de l’être-humain, l’esquisse d’une transfiguration espérée, la pression d’un excès. Analyser et rendre compte du champ religieux contribue à mettre en lumière la réalité humaine dans le monde, dans la perspective de ce qui la dépasse. Le regard critique voit la réalité humaine telle qu’elle est, dans sa manière propre de réfléchir cette lumière qu’elle prétend suivre : « Je ne fais pas le bien que je veux et je fais le mal que je ne veux pas » (Rm 7:19). Pourtant c’est bien dans cette pâte humaine que le « culte véritable » est appelé à être rendu (Rm 12:1). 

Raison et contrastes

Dans l’idéal, ce travail de la lumière se fait de concert avec les lumières de la raison : une pratique qui n’est pas détachée de celles que j’ai évoqué jusque-là. Les lumières portées par la raison ne sont pas déliées de la lumière apportée par « Dieu » : « ta parole est une lampe devant mes pas, une lumière qui éclaire mon sentier » (Ps 119:105). L’illumination de l’intelligence fait se joindre la quête de sagesse, la quête de la vie bonne et celle de « Dieu ». Au final, la quête des philosophes devrait rejoindre la pratique des poètes.

Mais à cet idéal se heurte l’expérience quotidienne du clair-obscur, la fumée qui entoure les paroles pieuses et la brume qui voile toutes les bonnes œuvres. Le jour est plein de l’obscurité de la nuit. « Voilà ce que j’ai aussi observé sous le soleil : là où le droit devrait être appliqué, là où la justice devrait être rendue, c’est la méchanceté qui règne » (Qo 3:16).

Dans le crépuscule de la raison, il n’y a qu’une religion ambivalente : des histoires sur les dieux, des rites, des traditions et les conflits qui les séparent. Toute formation est à la fois édifiante et aliénante. La poésie ne nourrit pas les ventres. Un acte de charité, tout comme un acte pieux, n’est peut-être que la face visible d’un égo avide de reconnaissance. On n’échappe pas au conflit des interprétations. « Je me suis appliqué à comprendre comment on pouvait être sage et j’ai observé attentivement les occupations des humains sur la terre. J’ai constaté que, même en restant éveillés nuit et jour, nous ne pouvons pas découvrir comment Dieu agit à travers tout ce qui arrive sous le soleil. Les humains peuvent bien se fatiguer à chercher, ils ne le découvrent pas. Même si le sage affirme qu’il le sait, il n’est pas capable de le comprendre. » (Qo 8:16-17).

La lumière s’évanouit et la mise en lumière de l’être-humain accentue le désir d’un accomplissement qui se fait attendre. C’est là ce qui fait l’histoire humaine dans sa solitude.

Espérance

Mais si le travail de la lumière persiste, c’est à cause de la force qui git dans des mots comme ceux-ci : « Pour toi même l’obscurité n’est pas obscure, la nuit est claire comme le jour, les ténèbres sont comme la lumière ! » (Ps 139:12) ; « La lumière brille dans l’obscurité, et l’obscurité ne l’a pas arrêtée » (Jn 1:5). Il y a bien un sens à effectuer ce travail, même si la réussite de celui-ci ne repose pas sur les forces de l’ouvrier : seule la lumière elle-même illumine. Le théologien, la théologienne, peut au mieux la réfléchir – et ce sera sa part dans la contribution au rayonnement de la lumière.

Le théologien, la théologienne raconte cette lumière. Iel ne la raconte pas seulement comme un mythe, mais comme cela même qu’iel espère faire rayonner par sa mise-en-parole. Iel sait qu’elle-même, sa vie, sa parole et ses gestes sont pris dans les contrastes du réel : son service est-il vraiment celui de « Dieu », service du plus faible ? Va-t-il réellement permettre à l’être-humain de croître ? Est-il connaissance illuminée, claire et distincte ? Iel l’espère, risquant sa propre lumière, risquant qu’une fois dans la lumière, sa parole, ses gestes et sa vie soient dévoilés comme étant pleines de mensonges, d’injustices et d’obscurités.

Théologie, doctrine sacrée, liturgie, histoires et sciences des religions : tout cela vise à dire un même travail de la lumière, une même science. Mais aucune personne ne produit la lumière. On la voit toujours venir d’ailleurs, d’un échange d’énergie qui vient jusqu’à quelqu’un, pour être reçu par iel. 

La question qui se pose alors à celui ou celle qui veut faire ce travail que l’on appelle théologie est : de quelle manière vas-tu, toi, contribuer à cette réflexion de la lumière ? La tradition protestante a mis le texte biblique au centre, comme un prisme pour canaliser son propre travail de la lumière, dans la diffraction inévitable de ses possibilités (exégèse, histoire, pratiques, dogmes, doctrines et systèmes, éthique, religions et spiritualité). D’autres traditions on fait différemment, mettant soit le travail de la raison, soit l’expérience au centre ou encore le droit. Mais le point de départ n’est jamais arbitraire.

C’est uniquement en assumant de commencer à réfléchir depuis là où l’on se trouve que le travail de la théologie peut commencer. 

Van Gogh, « Le Semeur au soleil Couchant » (Arles, juin 1888), Otterlo, Kröller-Müller Museum
Van Gogh, « Le Semeur au soleil Couchant » (Arles, juin 1888), Otterlo, Kröller-Müller Museum

2e essai de définition

La théologie est une science. Elle l’est au sens où elle est une pratique de production de savoirs qui se fait selon la perspective de « Dieu ». Cette pratique peut se décliner sous deux formes, mais qui peuvent aussi ne pas être distinguées dans les faits : (i) celui, celle, qui fait de la théologie offre un regard critique sur la réalité selon la perspective de « Dieu » : il, elle, met en lumière la réalité dans sa particularité et sa contingence, selon la perspective particulière de « Dieu » ; (ii) celui, celle, qui fait de la théologie agit dans la réalité selon la perspective de « Dieu » : la pratique qu’est la théologie a sa motivation en « Dieu » et assume d’office les effets qu’elle a dans la réalité, en les soumettant à « Dieu ».

Ce que recouvre le terme « Dieu » ne peut être déterminé par avance. Son contenu apparaît au cours de l’exercice de la théologie. De ce fait, la théologie comme science commence toujours au milieu d’une histoire, d’une tradition, d’un langage, de conventions, de relations personnelles et institutionnelles. Ce milieu détermine les conditions relatives de son exercice scientifique sans pour autant l’y restreindre. « Dieu » se donne au cours de l’exercice.

Concrètement, la théologie articule toujours une pluralité de manières de produire du savoir, celles-ci se réfléchissant mutuellement. Elle suppose une pratique de la collégialité, un travail à plusieurs dans une reconnaissance mutuelle des perspectives irréductiblement distinctes. 

Sous ces aspects, la théologie est toujours une prise de risque. Mais avec l’espérance et la confiance qu’au bout du compte, « Dieu » se donnera à dire, que ce soit par les productions de la théologie ou malgré elles.

Notes

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Elio Jaillet

Elio est doctorant en théologie systématique à l’Université de Genève. Marié à la pasteure Céline Jaillet, il est également actif dans l’Eglise Evangélique Réformée du canton de Vaud. Il écrit sur son propre blog Journal d’un Théologien Vaudois Eclectique.

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