Une communauté pour résister

Cet article fait partie du dossier thématique Communauté

Cet article propose une réflexion critique sur la société globalisée à partir du paradigme de la technique et la communauté comme lieu de résistance face à celle-ci.

Dans le débat public, on situe généralement le terme de société à un niveau global, comme un synonyme de civilisation, alors qu’on définit les communautés comme des fractions de la société. On parlera, dans la société occidentale, des différentes communautés religieuses, mais aussi d’une communauté scientifique, d’une communauté virtuelle, etc. Sans oublier bien entendu les « communautés nationales ». 

L’idée de communauté suppose un lien plus étroit, au niveau des valeurs ou des idées, ou bien un centre d’intérêt commun, entre les « membres ». On peut constater, à un premier niveau, qu’il est possible d’appartenir à plusieurs communautés à la fois, c’est-à-dire qu’une appartenance communautaire n’est pas nécessairement exclusive des autres, bien qu’il puisse y avoir des tensions entre les appartenances. 

Toujours est-il que ce constat suppose un éclatement de la société traditionnelle, enracinée, localisée. Nous sommes passés d’un monde localisé à un monde globalisé.  

A) D’une société enracinée à une société globalisée

Notre monde est désormais un monde globalisé. Il a été réorganisé par la technique moderne : on y constate la multiplication des flux (financiers, biens, services, informations, migratoires), la réduction des distances, l’instantanéité des communications, la porosité des frontières, le renversement des hiérarchies et des centres de pouvoir traditionnels.

Ce monde global dépend directement de son infrastructure, c’est-à-dire de la technique. La technique comprend l’ensemble des moyens d’action de l’homme, que ceux-ci soient matériels, comme les machines, ou immatériels, comme les méthodes d’organisation sociale. Cette infrastructure ayant phagocyté le milieu naturel, désormais cantonné dans des parcs, constitue un nouveau milieu de vie pour l’humain.

Au même titre que le capitalisme étudié par Marx, le milieu technique constitue un système d’interdépendance, avec ses dynamiques, ses lois et ses règles 1. Il est motivé par la recherche constante de l’efficacité, et bien qu’il puisse prendre différentes formes, s’adapter aux latitudes, se barioler des couleurs de chaque culture, derrière la toile et ses teintes, c’est un même cadre de pensée qui organise le monde.

Le progrès technique a détruit les corps intermédiaires qui constituaient la société du moyen-âge. Notamment le village, la tribu, la famille. La lame de la spécialisation a divisé le travail jusqu’à l’atomisation de la société traditionnelle et de ses membres.

On sait d’Emil Durkheim 2 qu’une nouvelle dynamique sociologique s’est substituée à l’ancienne. La cohésion sociale basée sur une solidarité mécanique, c’est-à-dire dire sur des valeurs communes, a été remplacée par une solidarité organique, qui repose sur des critères d’utilité réciproque, d’interdépendance et de complémentarité, autrement dit sur un critère technique. 

On connait les écueils de ce nouveau monde froid, notamment l’individualisme de masse et l’absence de valeurs partagées. L’individu se retrouve seul face à une mégastructure technicienne incarnée par les forces étatique et économique, et il intègre en permanence une masse, par l’effet des médias, des réseaux sociaux, du marketing et des loisirs industriels.

Dans notre « meilleur des mondes », l’individu « libéré » de ses archaïques préjugés religieux est devenu l’objet d’un conditionnement redoutable et pervers, très élaboré, qui vise à l’intégrer en permanence dans le système technique en lui faisant aimer, à travers un vaste système de compensations, les obligations sociales auxquelles nul ne peut plus échapper. 

B)  Les alternatives : universalisme ou communautarisme

Face à l’évolution de la société, nous sommes appelés à nous positionner dans un cadre apparemment bipolaire, quoiqu’il comprenne une déclinaison infinie de nuances.

A un extrême, un pôle présente comme caractéristique essentielle son universalisme.

Ce pôle associe volontiers la communauté à la société. Il s’inscrit dans l’héritage de la Renaissance et des Lumières, et fait de l’individu une finalité ultime. L’axiologie de ce pôle est entièrement orientée par l’esprit technicien, en cela que la limite du bien et du mal, du tolérable et de l’intolérable, dépend directement d’un certain usage, instrumental, de la raison. Pour ses partisans, il semble inacceptable que demeure une noblesse de lignée, mais il paraît parfaitement légitime que règne désormais une aristocratie au sens étymologique, c’est-à-dire un gouvernement des meilleurs.

Il s’agit donc de remplacer les « injustices traditionnelles », irrationnelles, par des « injustices raisonnables ». Ce qui finalement achève le projet nietzschéen de la victoire des forts sur les faibles.

L’autre pôle refuse cette articulation entre l’individu atomisé et la société juridique. On pourrait parler d’un pôle communautarien, qui défend dans le droit public non seulement des droits individuels mais des droits pour sa propre communauté. Le droit notamment d’être en rupture avec la culture des Lumières et ses idéaux.

Ce pôle pourrait bien exprimer en effet un « malaise » 3 face à l’éclatement du monde d’hier, un malaise face à ce déracinement universel qui fait de nous les rouages d’une grande machine technicienne. De préférence : des rouages conformés au monde et respectueux des lois 4.

Mais Jésus demeure une interférence dans tout système humain, même pour le système chrétien. Et la Parole reste une dune de sable dressée devant le système technicien et son crédo selon lequel l’humain se suffit à lui-même.

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Nous avons besoin d’une communauté pour construire notre liberté et pour faire face à ce monde dont la complexité nous dépasse tant. Nous avons besoin d’une communauté pour faire rayonner l’Evangile au-delà de nos murs, comme Jésus semblait avoir besoin de ses apôtres, fussent-ils tantôt traitres et toujours imparfaits.

Cette communauté peut s’avérer « autoritaire et répressive », comme elle peut être un sublime lieu de croissance spirituel et éthique, autrement dit un excellent « laboratoire de comportements bons pour la société et la création » [4 5.

Si l’on pense par exemple aux moines de Tibérine6, nous n’imaginons pas que leur existence communautaire, jusqu’en leur martyr, ait été « un échec ». Sous prétexte qu’une famille puisse s’avérer maltraitante, doit-on considérer que la famille est mauvaise ? Toute association humaine demeure à jamais une gageure et un défi. À commencer par notre société technicienne qui détruit le climat, s’accommode de l’irresponsabilité des multinationales, et, dans sa logique instrumentale, oublie si souvent que l’humain n’est pas seulement de chair et d’os mais qu’il est aussi une âme.


Amen. 

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Notes

  1. Cf. notamment les ouvrages sociologiques de Jacques Ellul[]
  2. NDE : l’un des fondateurs de la sociologie moderne[]
  3. Cf. déclaration du groupe Pertinence sur la vision du Conseil Synodal de l’EERV[]
  4. La loi qui, dans un grand soucis d’égalité, interdit aux riches comme aux pauvres de coucher sous les ponts, de mendier dans les rues et de voler du pain. » Anatole France[]
  5. Cf. Rapport du conseil synodal sur la Vision, 2020, p. 11[]
  6. Cf. le film Des hommes et des Dieux, réalisé par Xavier Beauvois, 2010.[]

Jules Neyrand

Actuellement en formation diaconale dans l’EERV, Jules est issu d’une famille athée, marxiste, anticléricale et libertaire. Il fut un disciple de Marx, de Nietzsche et de Freud avant de recevoir la foi en Christ. Son goût pour les études l’a amené à valider plusieurs masters universitaires dans des branches différentes, en sciences politiques à l'Institut d'Etudes Politiques de Lyon, en psychanalyse à l'Université Paul-Valéry de Montpellier et à la Haute École de Musique de Lausanne où il termine actuellement un cursus en tant que chanteur lyrique. Il est marié et depuis peu l’heureux papa d’une petite Sephora.

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